L'éditeur visuel, le plus grand changement de l'histoire de Wikipédia
Sommaire6 sections
En décembre 2011, The Economist qualifie une simple évolution technique de changement le plus important dans la courte histoire de Wikipédia. Le sujet : le passage de l’encyclopédie à un éditeur d’articles en mode visuel, une nouveauté qui paraît anodine vue de l’extérieur mais qui touche au cœur du fonctionnement du site depuis sa création.
Jusqu’alors, modifier un article demandait de comprendre une syntaxe faite de crochets, de doubles accolades et de balises qui n’ont rien d’intuitif pour qui n’a jamais programmé. L’espoir de la fondation Wikimedia : abaisser cette barrière à l’entrée, à un moment où la participation stagne, voire recule sur certaines versions linguistiques.
Ce que change un éditeur en mode visuel
Le mode WYSIWYG, pour « ce que vous voyez est ce que vous obtenez », affiche directement le résultat final pendant qu’on tape, comme sur un blog ou dans un traitement de texte classique. On peut tester une première version de l’interface ici, dans un bac à sable ouvert aux curieux avant même son déploiement officiel sur l’encyclopédie.
Pousser pour la première fois le bouton « Modifier » d’un article, avec l’ancienne interface, plonge dans un mélange déroutant de texte et de code. Certains abandonnent avant même d’avoir commencé, laissant le clavier aux seuls contributeurs assez à l’aise avec l’informatique pour franchir cet obstacle. C’est précisément cette marche que l’éditeur visuel cherche à supprimer.
Pourquoi la barrière à l’entrée inquiète la fondation
Accueillir une vague de nouveaux venus suppose d’être capable de tolérer leurs premières erreurs, en accord avec le principe wikipédien qui suppose la bonne foi de chaque contributeur. La précédente vague d’arrivées massives, entre 2006 et 2007, ne s’était pourtant pas bien passée : les contributeurs déjà installés, pas toujours prêts à orienter ces nouveaux éditeurs qualifiés de « bien intentionnés mais maladroits », avaient répondu par des bannières d’avertissement et des messages automatiques plutôt que par un accompagnement.
Ce qu’en disait déjà l’article original de The Economist
L’analyse parue sous le titre Changes at Wikipedia - Seeing things détaillait le prototype montré aux développeurs, alors limité à quelques fonctions de base : mise en forme du texte en gras ou en italique, insertion de liens, listes préformatées, et un menu déroulant de formats de paragraphe qui évite d’avoir à mémoriser la syntaxe des titres. Les utilisateurs avancés pouvaient déjà, à ce stade, tester la même interface ici et basculer pour vérifier leurs changements en wikisyntaxe, en HTML ou en JSON.
Un déclin de contributeurs amorcé en 2007
Le nombre de contributeurs actifs sur la version anglaise décline après avoir atteint son apogée en 2007. Le plan annuel 2011-2012 de la fondation Wikimedia désigne ce déclin comme le problème le plus sérieux auquel le projet fait face, avec un éditeur visuel présenté comme la solution la plus évidente, soutenu à hauteur d’un budget de développement conséquent.
Sue Gardner, alors directrice exécutive de la fondation, résumait la situation ainsi : à la création de Wikipédia, tout était difficile sur Internet, le site n’était pas plus compliqué que le reste. Depuis, la plupart des interactions en ligne se sont simplifiées, sauf l’édition d’un article de wiki, ce qui crée une barrière à l’entrée qui ne profite à personne.
Encourager les débutants plutôt que les sanctionner
Pour cette nouvelle vague, la fondation choisit une approche différente de celle de 2007, avec des outils pour distribuer plus simplement des wikilove, ces marques de reconnaissance virtuelles données à un contributeur pour la qualité de son travail, ainsi que des étoiles et des badges pensés pour encourager les débutants plutôt que les sanctionner au premier faux pas.
D’un outil de geeks à une ambition grand public
La nuit qui précède la création de Wikipédia, le 15 juillet 2001, ni Jimmy Wales ni Larry Sanger n’avaient encore entendu parler d’un wiki. Sanger, une fois l’idée présentée, la juge impressionnante par sa simplicité : un format ouvert qui permet d’éditer et de publier une page web sans connaître le HTML. Le balisage restait présent, mais nettement allégé par rapport au code d’une page classique.
Dix ans plus tard, la population connectée s’est beaucoup élargie, les internautes se sont habitués à des interfaces graphiques bien plus confortables qu’un simple wiki, et la syntaxe qui semblait libératrice en 2001 est devenue, pour beaucoup, un obstacle. Imaginer l’édition de pages web comme un vaste espace ouvert aide à comprendre la nuance : Facebook fonctionne comme une ligne de tramway confortable mais aux destinations limitées, tandis qu’un wiki ressemble à un réseau de sentiers, où la liberté de mouvement existe mais demande d’apprendre le terrain. L’éditeur visuel revient à distribuer des cartes à l’entrée de ce réseau de sentiers.
Cette histoire explique pourquoi le sujet occupe encore les discussions sur l’avenir du Wiki comme format d’édition collaborative : la simplicité d’origine, qui a fait le succès du concept au tournant des années 2000, est devenue elle-même l’obstacle qu’il fallait résoudre pour attirer une nouvelle génération de contributeurs, habituée à des outils bien plus permissifs sur la forme.
Reste une question que l’article original laissait ouverte : un afflux réussi de nouveaux contributeurs suffira-t-il à inverser la tendance observée depuis 2007, ou l’éditeur visuel ne fera-t-il que ralentir un déclin plus profond, lié à la maturité même du projet une fois la plupart des sujets grand public déjà couverts par un article ? Une décennie plus tard, la question reste d’actualité pour quiconque s’intéresse à la façon dont les grands projets collaboratifs renouvellent leurs contributeurs.
Article original de Babbage, publié sur le blog de The Economist en décembre 2011, traduit par l’équipe de Framalang (Lolo41, Goofy, Clochix, e-Jim et Martin) et proposé par le framablog sous licence Creative Commons By-Sa. 
Résumer cet article avec :
Partager :
